Je ne sais pas si vous aviez remarqué, mais depuis l’année dernière
il y a un consensus autour du fait que l’internet des objets est une
lame de fond qui va entièrement changer notre quotidien. Je bous
intérieurement à chaque fois que j’attends tel ou tel « spécialiste »
nous ressortir toujours les mêmes statistiques : « 50 milliards d’objets connectés en 2020« , « 15 objets connectés au m2« … Le problème ne sont pas les chiffres en eux-mêmes, mais la façon dont ils nous sont présentés et
surtout les conclusions très alarmistes ou débordant d’optimisme qu’on
en tire : c’est l’une ou l’autre, mais il est extrêmement rare de
trouver des avis modérés.
Pour paraphraser la célèbre série TV des années 90 : la vérité est
ailleurs. Je vous propose de faire le point sur l’internet des objets
avec une approche la plus réaliste et pragmatique possible.
Il n’y aura pas 50 milliards d’objets connectés, mais 50 milliards de capteurs
Avec le succès du lancement de l’Apple Watch, près de 3M d’unités en
pré-commandes, tout le monde y va de sa projection (à la louche) sur les
ventes de wearables dans les prochaines années. Le problème
est que ces projections reposent généralement sur des estimations liées à
l’internet des objets, mais qui ne font pas référence aux objets
connectés. Les 30 ou 50 milliards d’unités déployés en 2020 ne seront
pas des wearables ou cafetières connectées, mais des sondes
passives (puces RFID, capteurs volumétriques, senseurs…). Il a fallu 7
ans pour arriver à écouler 2 milliards de smartphones, vous pensez
sérieusement qu’en 5 ans Apple va vendre des dizaines de milliards de sa
montre connectée ?
50 milliards d’unités d’ici à 2020 peut vous sembler être une
projection très optimiste, mais vous devez avoir deux choses en tête :
une étiquette RFID coûte moins d’0,1$ à fabriquer en Chine (allez donc
vérifier sur Alibaba), et leur utilisation à grande échelle a commencé
il y a plusieurs années. Fournisseurs d’étiquettes RFID sur Alibaba
Moralité : 99% des objets connectés seront des capteurs passifs, pas des montres connectés à 650 €.
L’internet des objets n’est pas une révolution
Chaque nouvel article publié sur l’internet des objets est une
occasion pour surenchérir sur l’incroyable / immense / incommensurable
potentiel de l’internet des objets. Grossière erreur, car il n’est pas
ici question de potentiel à venir, mais plutôt de potentiel déjà
réalisé. Les premiers travaux de recherche sur ce sujet remontent aux
années 90, et les premières applications concrètes dans l’industrie ont
débuté quelques années plus tard. En 2002, il y a 13 ans, l’institut
Gartner avait publié un rapport sur le sujet (A World of Smart Objects: The Role of Auto-Identification Technologies). L’internet des objets en 2002 selon Gartner
L’utilisation de capteurs et puces RFID dans une optique de suivi ou
d’exploitation industrielle n’est pas neuve, elle a même débuté il y a
10 ans chez nous : Paris trace la vie de ses arbres grâce au RFID.
Je ne me risquerais pas à vous fournir une estimation de la taille de
l’internet des objets aujourd’hui (les chiffres divergent d’une source à
une autre), mais elle est déjà supérieure à 5 milliards d’unités.
Moralité : l’internet des objets est l’évolution d’un processus de modernisation entamé au siècle dernier et qui va se prolonger pendant de nombreuses années, à mesure que les technologies progressent.
Les objets connectés ne sont pas directement reliés à Internet
Quand on nous parle des objets connectés, notamment dans la presse
grand public, les rédacteurs et illustrateurs oublient généralement un
détail important : les objets « connectés » ne sont pas directement
reliés à internet dans la mesure où ils ne disposent pas du tout des
mêmes fonctions de communication qu’un smartphone. Les bracelets
qui mesurent vos pas, les brosses à dents et autres ampoules connectées
utilisent généralement Bluetooth pour échanger des données avec un
smartphone. A défaut, ils utilisent une base-relai qui est
elle-même reliée à l’internet. Il en va de même pour les capteurs qui
exploitent généralement des réseaux parallèles comme celui de Sigfox.
Certaines smartwatches sont maintenant capables de se connecter via
Wifi, mais il faut nécessairement que le smartphone soit à proximité. Le
problème est qu’une puce Wifi augmente le prix de revient et surtout
diminue drastiquement l’autonomie des objets connectés. Les stations
météo comme celle commercialisée par Netatmo sont
connectées à votre box ou point d’accès Wifi, mais elles sont branchées
en permanence sur une prise secteur (elles se rapprochent plutôt des
mini-ordinateurs).
Moralité : il n’y a qu’une minorité d’objets directement connectés à
l’internet. La très grande majorité utilise un relais (smartphone ou
borne).
Il n’y a pas des trilliards de données disponibles
A chaque fois que l’on essaye de nous expliquer / vendre le concept
de big data, sont invoqués les pétaoctets de données générées par les
objets connectés. Ces objets sont effectivement bardés de capteurs qui
mesurent tout un tas de choses, mais les données sont généralement jalousement gardées par les constructeurs qui en contrôlent l’accès. Pour vous en convaincre, il suffit de lire les conditions générales d’utilisation des bracelets Jawbone ou de l’Apple Watch.
Certes, certains acceptent de jouer le jeu et de lancer des
initiatives d’open data avec des données anonymisées, mais ceci n’est
valable que tant qu’ils sont bénéficiaires (leur générosité ne tient que
sur leur capacité à trouver des sources de revenus annexes).
Moralité : il y a bien des trilliards de données, mais elles ne sont
pas forcément disponibles, il faut négocier ou payer pour y avoir accès (Data as a Service).
Il existe de nombreux standards
Les débuts des objets connectés ont été laborieux, car ils s’apparentaient à la ruée vers l’Ouest (cf. La bataille des standards nuit-elle à l’adoption de l’internet des objets).
Nous sommes maintenant quasiment à la mi-2015, et les choses ont
changé, car il existe de nombreuses initiatives de standardisation : Allseen Alliance, Industrial Internet Consortium, Open Interconnect, Thread, IPSO Alliance, IEEE…
Derrière ces initiatives, on retrouve les géants du web, certains étant
même partenaires de plusieurs d’entre-elles. L’internet des objets est
un vaste sujet, et il serait illusoire de penser qu’un seul standard va couvrir l’ensemble des besoins et usages.
Moralité : la standardisation est en cours, encore faut-il stabiliser les usages.
Il n’y a pas de problème de sécurité ou de confidentialité
Dernier grand poncif exploité par les journalistes en quête de clics
faciles : les problèmes de sécurisation et de respect de la
confidentialité. Pour résumer une longue explication : les objets connectés ne sont pas moins ou plus exposés que les ordinateurs traditionnels, ils sont simplement moins bien paramétrés. C’est en substance ce que nous révèle ces eux études : HP tests 10 popular IoT devices, most raise privacy concerns et A Hacker’s-Eye View of the Internet of Things.
Moralité : le problème n’est pas lié à la sécurisation des objets
connectés, mais au fait que les options par défaut sont utilisées dans
la majeure partie des cas.
–
Au final, l’internet des objets n’est pas réellement celui qu’on
essaye de vous faire croire. Comme toujours, ce sont les marchands de
pioches qui s’enrichissent et non les pionniers. Soyez donc vigilants
par rapport à ce que vous lisez à droite ou à gauche, car il y a encore
beaucoup trop d’approximitations.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire